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1929-1934
Souvenirs de Richard DE SMET s.j. (1914-1997)

Richard DE SMET (Crocodile)

Le "Crocodile", Richard DE SMET sj, a été missionnaire en Inde pendant un demi-siècle. Les cinq ans qu'il a passés à la Troupe Roi Albert, et sa profonde amitié pour l'Okapi bourrasque, vp Albert DETON, son "alter ego", l'ont marqué jusqu'à la fin de ses jours. Lors de ses séjours en Belgique à la fin de sa vie, il partageait volontiers ses souvenirs et a bien voulu rédiger les lignes ci-dessous, témoins d'une mémoire remarquable dont il a eu plaisir à nous offrir le fruit, pour que vive le feu auquel les Scouts ont mis la flamme...

Le cheval de B.P.

Lorsque l’Unité Roi Albert (Chef : Pierre VAN GEERSDAELE) m’accueillit en 1929, elle ne comptait qu’une troupe de quatre patrouilles (Loups, Renards, Lynx, Cigognes) et un petit nombre de Routiers. Ce n’est qu’en 1931 que ceux-ci formèrent le Clan de la Pioche (Premier chef : Joseph FONTAINE), ainsi appelé en souvenir de leur déblaiement des souterrains de l’abbaye d’Orval. J’entrai chez les Cigognes, dont le C.P. était l’extrêmement gentil José CASTAGNE, et le second Jules RENCHON, futur aumônier des bateliers. Je serais ensuite muté à la nouvelle patrouille des Écureuils, avec José comme C.P. auquel succéderaient Franz NOKERMAN (Mésange souriante)(Note du Gardien des Légendes : il y a ici confusion entre Ecureuil ingénieux, vp Franz NOKERMAN, et Mésange souriante, vp Jean HENRARD : voir le deuxième post-criptum en fin de texte) puis André MASSINGER (Rossignol poète), Charles STRANARD et André STRIMELLE. (Voir N.B. en fin de texteLa troupe était encore toute rayonnante de la participation de Robert BORN, Jules LÉONARD et Robert BRACQ au Jamboree international de Birkenhead et de leur souvenir de Baden-Powell mais surtout de son cheval qui avait mis son pied dans leur marmite à soupe. Ils avaient rapporté de là pour leur patrouille des Lynx des écharpes que leurs scouts chérissaient. Les mêmes plus Jean QUÉRIAT avaient aussi participé au pèlerinage à Rome de l’ACJB (Action Catholique de la Jeunesse Belge) et avaient eu des contacts avec des scouts italiens (clandestins sous Mussolini), en particulier avec Mimo MADDALENA au profil d’aigle (d’où son totem «Rostro d’Aquila») qu’ils avaient invité à leur prochain camp (à Agimont) et qui resterait lié à la Troupe. On parlait aussi beaucoup du camp fait à Pâques ’29 à Chiny, du Jamboree national de Pentecôte à Anvers, qu’avait précédé un petit camp chez le commissaire national Valentin BRIFFAUT. En été, la Troupe avait fait à Agimont un camp qui leur restait aussi fort mémorable.
Le début de l’hiver fut marqué par les funérailles impressionnantes à Mont-sur-Marchienne d’un de nos assistants, Hubert DULAIT, mort, je crois, de septicémie. Le beau chant scout «Mon Seigneur Jésus, nous voulons prier pour nos braves compagnons, nos frères scouts, tous ceux qui sont rentrés à la Maison» et celui de l’«Au Revoir» autour de sa tombe furent profondément émouvants.

Premières joies scoutes

Bientôt, ce fut le plaisir des jeux dirigés avec brio par les assistants Jean QUÉRIAT, Maurice PETIT, et surtout le spitant Raymond VAN BREUSEGHEM sous l’oeil souriant du père Charles HENROZ, l’émerveillement du feu de camp de Noël, la construction (qui allait se prolonger au cours de plusieurs années) de quatre coins de patrouille et du coin des Sachems dans le grenier du Collège, l’entrée à la Troupe de mes compagnons de classe Albert DETON, André MASSINGER, puis de Jean HENRARD et André STRIMELLE, et enfin mon premier camp à Acoz chez le baron Octave PIRMEZ. J’y eus ma première expérience des grands jeux, du woodcraft, et des feux du soir où se révélaient les gardiens des légendes et où la voix chaude de Jean QUÉRIAT chantant «J’aime le son du cor» ou «Belle nuit» nous ravissait. Dès l’allumage du feu commençait une sorte de liturgie qui nous faisait passer du comique à l’amusant, puis au grave et finalement au religieux avec le «Cantique des Patrouilles» et la bénédiction finale par l’aumônier. S’y ajouta une fois après une heure de sommeil un jeu de nuit qui nous réveilla en sursaut mais qui se termina par une surprise finale, du cacao chaud préparé par les sachems sur les braises d’une meule de foin qu’ils avaient allumée pour nous faire croire à un incendie du château qu’il nous faudrait aider à éteindre.
Le camp d’été de 1930 fut à Profondeville chez le frère de notre aumônier. Ce dernier fut souvent l’objet amusé d’un chant composé par R. VAN BREUSEGHEM sur l’air très populaire alors d’«Avoir un bon copain». Son compagnon d’aumônerie, le père PALMERS qui s’extasiait constamment, fut totémisé «Ramier superbe».

Le bébé de Lindbergh

Mais c’est surtout le camp de Pâques 1931 à BOUSSU-en-FAGNE qui fut mémorable non seulement par sa neige, mais surtout par un tour que nous joua Robert BORN, le Renne nomade, devenu notre Chef de Troupe.

Un matin, à 8h30 au rassemblement, nous voyons arriver le Renne mystérieusement escorté du curé et du commandant de gendarmerie. Ils délibèrent avec des visages graves, puis le Renne nous annonce que le ravisseur du bébé de Charles LINDBERGH (le héros de la première traversée en solitaire de l’Atlantique par avion) est parvenu à Anvers avec l’enfant et traverse la Belgique vers la France. Il est probablement dans l’Entre-Sambre-et-Meuse, et il s’agit d’aider la gendarmerie à le repérer et le capturer. Nous allons partir immédiatement, chaque patrouille dans une des directions probables de son passage. Elles devront signaler tout véhicule ou personnage suspect à la gendarmerie de Couvin. Ce n’est que peu à peu, et à cause des voix amusées des gendarmes, que nous finissons par soupçonner que le Renne nous a «fait marcher».

> Des sachems dévoués

Ce tour fut trouvé si bon par le Serpent à Coulisses (Robert BRACQ) qu’il le répéta à un des premiers camps de la Sixième qu’il venait de fonder à Jumet avec des fils de mineurs. Il y avait déjà plusieurs troupes paroissiales (à la Ville Haute, la Broucheterre, Monceau, Marcinelle), mais elle fut la première troupe vraiment ouvrière. Elle inspira la fondation de plusieurs troupes semblables, même dans d’autres provinces, spécialement sous l’influence du père René DEBAUCHE que l’initiative du Serpent avait définitivement conquis. On sait par ailleurs la prolifération multiforme de la Sixième sous l’impulsion continue de celui qui devint magistrat, puis le Baron BRACQ et de son épouse et bras droit, Moustique. (Note du Webmaster : Serpent fut aussi Commissaire Fédéral à la FSC)

Je signale ici que le succès de ces troupes était assuré parce qu’il n’existait guère de «problème des chefs». Ceux-ci étaient pour une grosse part issus de la Première. La plupart étaient des universitaires qui rentraient de Namur ou Louvain aux week-ends et nous consacraient volontiers une partie de leurs vacances. Ils avaient les qualités du coeur et le zèle de leur foi chrétienne mais aussi l’intelligence et l’imagination qui renouvelaient sans cesse l’intérêt et la joie de notre vie scoute. Je vivais dans une gratitude constante envers eux.

Journaliste et cuistot

C’est sans doute en ’31 que parut le premier numéro du «Trait d’Union», la revue plus ou moins bimensuelle que les grands produisaient à l’encre violette sur un bac de pâte à polycopier et à laquelle nous étions tous invités à collaborer par des articles, des rapports de camp, des poèmes, des dessins, des recettes de bricolage ou des devinettes et autres choses amusantes. (Note du Webmaster : plus tard il y eut "La Flamme" puis "En Avant, Première !")Mon premier article y fut sur la Lesse, la rivière de mon enfance à Redu dont je gardais la nostalgie.

Au cours de l’été ’31, nous avons campé à Tancrémont sous des pluies presqu’incessantes; aussi le cri du camp fut : «Tancré, Tancré, Tancrémont, le ciel p... on s’en fout, glou-glou-glou-glou-glou !». Cependant, ce pays de hauts lieux près des Fagnes était beau, et notre bonne humeur ne flancha qu’exceptionnellement. Mais dès lors on prit comme idéal «la vie rude».

En 1932, nous campâmes à Jamblinne. J’y acquis mon badge de cuistot en préparant tous les repas de la patrouille des Ecureuils. Je me souviens très bien d’un violent orage en dépit duquel il me fallait réussir un gros tas de crêpes à la cassonade abrité sous un simple imperméable. Beaucoup se rappelèrent longtemps le froid brutal des bassins d’eau de la rivière dont nous nous douchions le torse tôt le matin. Tous en étaient vraiment réveillés pour la messe qui suivait comme chaque matin de nos camps. Celles-ci nous ancraient plus efficacement qu’ailleurs dans la foi chrétienne qui dynamisait notre vie. Le camp se termina par un hike qui nous mena de nouveau à Boussu où nous avons assuré des services dans une fancy-fair paroissiale.

C.P. f.f.

Jamblinne fut suivi à Pâques 1933 de Féroul puis à la Pentecôte d’un rallye provincial entre Gozée et Mont-sur-Marchienne (Ndlr : voir photo ci-dessous avec, à gauche, André MASSINGER, et au centre, de profil, Richard DE SMET. La photo est de Jules LÉONARD). Nous n’y gagnâmes pas la compétition la plus difficile : à partir d’une seule bûche bien dure, réussir les premiers à allumer un feu qui brûlerait une corde à quelque 60cm de hauteur. En été nous campâmes à Assenois. Je remplaçai notre C.P. empéché d’y venir et cette responsabilité épanouissait mon adolescence. J’inventai le cri : «Wak’Assenois-Wiki-Waki-Wou (rapide) O Waki Wou (lent)»

Avec le Renne et quelques autres jeunes chefs, nous avons fait ensuite un camp-retraite guidés par le Père trappiste François Régis près de la fontaine Mathilde de l’abbaye d’Orval. De là, nous sommes partis en hike vers Verdun et spécialement le fort de Douaumont. C’était l’époque du grand film «Verdun, Visions d’Histoire» et nous commencions à sentir que la victoire électorale d’Adolf Hitler menaçait notre génération d’une nouvelle guerre.

Naissance des Chevreuils

En septembre 1933, on me confia une nouvelle patrouille, les Chevreuils, après que je n’aie pu obtenir des autorités du Collège de pouvoir y fonder une meute de Louveteaux. Jean HENRARD, avec comme aumônier le R.P. Joseph MASSON s.j. serait plus heureux deux ans plus tard. La patrouille des Chevreuils répondait aux besoins de garçons qui, comme Louis et Jean MARLIER, habitaient trop loin pour pouvoir prendre part aux réunions normales. Nous nous réunissions donc à des jours différents, mais aux vacances nous campions avec la Troupe. La première fois, ce fut à Arville

Du Pape aux oies...

Mais d’abord, à Pâques 1934, il y eut un grand pèlerinage scout à Rome (via le lac des Quatre Cantons, Kandersteg, Milan, Assise) où plus de 600 scouts belges furent reçus par le pape Pie XI. Les quatre C.P. rhétoriciens (André MASSINGER le Rossignol, Albert DETON l’Okapi, René GERMEAU la Mouette, et Richard DE SMET le Crocodile) y prirent part. Ils en revinrent avec des chéchias de balillas fascistes (mais après avoir fraternisé avec des scouts italiens de la clandestinité) coiffés desquels ils firent une arrivée tardive mais remarquée au camp d’Arville. Leur professeur, le père René DEBAUCHE le Canard, y vint deux jours plus tard. Les patrouilles y déployèrent une imagination renouvelée pour préparer des numéros de feu de camp inattendus et de haute qualité. Il leur fallut aussi trouver comment on tue une oie le jour où le Renne nous surprit au rassemblement du matin en distribuant à chaque C.P. un sac contenant une oie vivante pour notre dîner. Avec l’intendant Jean QUÉRIAT il regarda ensuite de son air narquois les scènes tragi-comiques qui s’ensuivirent. Le Bison sans bosse (Jules LÉONARD) les immortalisait en photos excellentes.

L'oie de Mirwart

Le temps fut splendide. L’ambiance était formidable. Les Chevreuils (par désir de les encourager?) furent déclarés gagnants. Pendant ce camp nous nous étions tous mis par fantaisie à parler petit nègre, et il nous fallut quelques temps pour retrouver l’usage d’un français normal à notre rentrée au Collège.

Camp de MIRWART (1934)

En juillet, Mirwart fut notre camp sommet. Nous avions planté nos tentes dans la vallée encaissée de la Lomme dominée de très haut par le village. Au moment du ravitaillement, les grosses mouches à viande avides de déposer leurs oeufs sur des chairs fraîches nous forçaient à frire immédiatement nos rations de viande. Les sangliers nous visitaient la nuit. Mais la rivière nous invitait à des baignades joyeuses, les feux de camp se déroulaient sous un ciel de velours noir criblé d’étoiles que nous quittions silencieux, hantés par le beau chant à la «Vierge de Lumière» et le dernier vers du Cantique des Patrouilles : «Bénis-les, ô Jésus dans les Cieux!».

Adieu, Redu...

Après avoir replié nos tentes et supprimé toute trace de notre séjour, chaque patrouille quitta Mirwart pour un hike dans une direction différente. Je menai les Chevreuils vers Redu. Après avoir dormi à la Barrière de Transinne, je promis de leur faire voir ma maison ancestrale de Redu où nous n’avions pu arriver la veille. Bientôt, nous eûmes l’église en vue puis nous tournâmes à sa droite vers le tilleul centenaire mais alors, stupeur, je ne pus leur montrer que des ruines fumantes : la maison Compère, quatre fois centenaire, avait brûlé la nuit-même avec toutes ses pièces d’en bas et ses chambres, son toit d’écailles d’ardoise, son fournil, ses écuries, son bûcher et sa grange. Mais pour moi, cette perte était symbolique : j’avais déjà opté pour la vie de jésuite et le renoncement qu’elle exigerait.

Futurs Jésuites...

Les autres C.P. avaient fait de même mais avant d’entrer au Noviciat de la Compagnie de Jésus à Arlon (*), nous avions décidé de visiter à vélo avec le Bison les plus belles cathédrales de France, les châteaux de la Loire, et Paris.

Les CP de 1934 en voyage en France

Mais le temps était court. Nous prîmes le train jusqu’à Amiens, puis le vélo jusqu’à Beauvais, Chartres, et Tours. Nous dormions dans les granges ou à la belle étoile. Les pommiers qui bordaient alors beaucoup de routes de France nous rafraîchissaient de leurs fruits juteux. Je fis une chute plutôt grave mais qui ne nous retarda pas. A Tours, un car touristique nous mena de château admirable à château plus admirable encore. Puis ce fut Paris, gagné par train; nous logions à Asnières chez des parents du père DEBAUCHE et nous parcourions Paris par métro ou à pied.

En quelques jours, nous avions accumulé de merveilleux souvenirs. Le 23 septembre 1934 nous dîmes adieu aux scouts qui étaient venus à la gare et nous partîmes pour Namur. Dans le train qui nous emmena jusqu’Arlon, nous rencontrâmes la plupart des quelque trente jeunes hommes qui allaient partager notre vie de novices jésuites. Beaucoup étaient scouts de Bruxelles, Tournai, Mons, Namur, Liège, Verviers.

Soixante-deux ans ont passé depuis lors. J’en suis à ma cinquantième année en Inde, mais les amitiés nées à la Troupe ne se sont pas effritées. L’esprit scout a continué de nourrir nos vies. Beaucoup l’ont maintenant terminée, mais je leur reste uni par une admiration et une fraternité plus forte que la mort.

Richard DE SMET, s.j.
De passage à Charleroi en 1995

(*) Des quatre, seul Crocodile est devenu jésuite :
Okapi est entré à l'armée, a paricipé à la création du corps de nos Commandos, dont il fut le premier officier tombé au Champ d'Honneur, tué en mission en Italie le 3 janvier 1944. La plaine des manoeuvres du Centre d'Entraînement Commando de Marche-les-Dames lui est d'ailleurs dédiée.
Rossignol, décédé dans les années '80, a assumé des responsabilités de haut niveau à le RTB(F)
Mouette, seul survivant à l'aube du XXIème siècle, a des fils et des neveux (fils de Georges) qui ont eux aussi "scouté".

(**) Dans un courrier du 28.2.2000, Franz NOKERMAN, qui fit partie de la Troupe autour des années '30, écrit :
(...) Mésange souriante fut bien C.P. des Ecureuils, mais après moi : il m'a succédé fin 1931. En compagnie de Ouistiti engagé (José CASTAGNE), nous avions fondé la patrouille fin 1929. La Mésange en fut le deuxième Second (si je ne me trompe) et en devint le C.P. lorsque je quittai la Troupe pour entrer au Clan.
C'est ce que m'a indiqué mon Scout-Pass que j'ai retrouvé récemment. (...)

Ecureuil ingénieux
(Franz NOKERMAN)

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